Ici, je discute avec une partie des douze paires éducatrices du projet Princesse, lors d’un atelier de réflexion collective. Hors champ se trouve le reste de l’équipe scientifique qui participe également à cet échange. Et derrière nous, un mur couvert de post-it : bleu pour ce qui fonctionne, rose pour ce qui coince, jaune pour ce qu’il faut améliorer. Ce sont leurs mots, leurs expériences, leurs analyses critiques, et c’est précisément pour cela qu’ils comptent.
Le projet Princesse s’appuyait sur une clinique mobile de santé sexuelle qui se déplaçait directement sur les sites de prostitution de la région de San-Pedro, en Côte d’Ivoire. Pour le mener à bien, nous avons collaboré avec l’ONG Aprosam et une équipe mêlant médecins, biologistes, assistantes sociales… et paires éducatrices. Ces dernières ne sont pas de simples bénéficiaires : elles viennent de la communauté concernée et en sont des actrices essentielles. Elles connaissent les réalités du terrain mieux que quiconque, et leurs retours complètent ce que nous, chercheurs et soignants, ne percevons pas toujours.
Leur rôle est déterminant : elles recrutent les participantes, les sensibilisent à des outils comme la PrEP orale, les mobilisent pour qu’elles se rendent au camion Princesse et assurent un suivi afin que leur parcours de soins s’inscrive dans la durée. Elles nous expliquent aussi, lors d’ateliers comme celui-ci, les obstacles à l’adhésion au projet ou à la PrEP orale, ce qui est indispensable. En effet, en tant que scientifiques, nous sommes souvent convaincus de la pertinence des solutions proposées. Mais seule la réalité de terrain nous permet de réaliser que leur adoption n’a rien d’automatique. Le savoir expérientiel des paires éducatrices est alors précieux et essentiels pour mieux comprendre les logiques à l’œuvre.
C’est grâce à elles, par exemple, que nous avons compris pourquoi la prise de PrEP orale n’est pas si simple : ce n’est pas toujours la priorité des participantes, qui doivent d’abord, dans un contexte de forte précarité, gérer d’autres priorités quotidiennes. Les contraintes concrètes de l’offre de prévention ne contrebalancent pas forcément un bénéfice plus « théoriques ».
Les retours des paires-éducatrices nous ont permis d’ajuster l’offre de soins. Par exemple, elles nous ont alertés sur des aspects très concrets, comme la nécessité d’offrir une collation après les consultations comportant de nombreuses prises de sang. Nous pensions qu’un accès gratuit aux examens et aux soins suffirait, mais certaines femmes avaient le sentiment d’être flouées : lorsqu’elles donnent leur sang ailleurs, on leur offre toujours quelque chose à boire ou à manger. Un détail simple, pourtant essentiel. D’autres ateliers ont enfin permis de repenser les horaires, de déplacer certains sites d’intervention ou de réorganiser des étapes du parcours de soins.
Obtenir des retours sincères n’a cependant pas été immédiat. Le contexte joue un rôle important : les messages des bailleurs pèsent fortement sur les programmes, et le rapport de domination entre savoir scientifique reconnu et savoir expérientiel des paires éducatrices ne doit pas être négligé. Il nous a alors fallu du temps pour instaurer une relation de confiance, un espace où les paires éducatrices se sentent légitimes pour dépasser les discours attendus et exprimer leur véritable opinion. Nos ateliers en commun ont été peu productifs au départ, mais absolument nécessaires pour la suite.
Et la suite, c’est un travail de coconstruction des interventions, où savoir scientifique et savoir expérientiel se répondent pour identifier les leviers et les freins à l’adoption de nouveaux outils, et adapter les solutions au mieux. Les communautés connaissent leur terrain mieux que nous, chercheurs, qui ne sommes pas sur place en permanence. Écouter les premières concernées est donc indispensable. L’empouvoirement prend du temps, mais rien ne peut se faire sans les paires éducatrices. Leur parole est notre boussole.
Un grand merci aux paires éducatrices du projet Princesse : Cécé, Chef d’état-major, Dodo, Flore, Francas, Kiki, Mama Kate, Merveille, Miss Falone, Nemy, Roky et Sly.
Auteur : Louise Hurel Photo : projet PRINCESSE
POUR ALLER PLUS LOIN
Les leçons du projet PRINCESSE racontées par les paires-éducatrices, l’équipe soignante et l’équipe scientifique du projet :
ANNEXE
Le projet PRINCESSE a été financé par l’ANRS|MIE. Il a été coordonné par le programme PAC-CI en Côte d’Ivoire et l’IRD en France et a impliqué de nombreux partenaires institutionnels. Plus d’informations sur https://www.ceped.org/princesse